Annie Chalon-Blanc

Annie Chalon-Blanc

Portraits de Piaget

 

Portraits de Piaget[1]

Pour la Saint Valentin, je vous propose trois portraits. Selon vos goûts, les traits de caractère de Piaget évoqués réveilleront votre sympathie ou votre réserve à son égard.

 

 

1. Un homme angoissé

 

« Que l’homme Piaget, dans certaines circonstances de son existence, ait été tout le contraire d’un scientifique rationnel, beaucoup, parmi ses familiers, les uns avec indulgence, les autres non sans quelque ressentiment, sont prêts à nous faire des récits qui le démontrent. Lui-même, dans son autobiographie, fait état de son tempérament inquiet et de son besoin presque maladif de se rassurer. L’anecdote de Piaget descendant plusieurs fois du train pour s’entendre confirmer par divers préposés, voire par d’autres voyageurs la destination de la rame dans laquelle il est monté, m’a été rapportée avec constance par des témoins qui se sont déclarés oculaires et auriculaires. On peut être un grand scientifique et conserver, quelques résidus névrotiques. »

D. Hameline, 1996, pp. 250-251

 

 

2. Un humour décapant

 

Le texte ci-dessous est de Zazzo (1910-1995). Il a préparé sa thèse d’Etat sous la direction de Piaget et illustre ici fort bien son humour glacé, connu de tous ceux qui l’ont approché.

 

« Nous sommes à Genève en juillet 1953 ; c’est le premier colloque du fameux Study Group qui, chaque année jusqu’en 1956, réunira une quinzaine d‘experts pour discuter, en principe, de la psychologie de l’enfant […]

Premier colloque. Première rencontre entre nous, pour beaucoup d’entre nous. Il fait chaud mais la glace, la solennité n’est pas encore rompue. C’est Frémont-Smith, de la Macy Fondation qui préside, à l’américaine. Il a mis bas la veste. Tous les hommes du groupe en font autant, sauf Piaget et moi-même. Frémont-Smith me regarde, étonné : “Pour l’instant, lui dis-je, je me sens plus à l’aise en veston qu’en bras de chemise. – Et vous, Piaget ? demande le président. – Moi, je ne sais pas ce qu’il y a sous mon veston, répond-il, alors je préfère rester comme ça ”. Tout le monde rit, mais le déshabillage n’est pas terminé. Le président nous demande maintenant de dire qui nous sommes, comment nous sommes devenus ce que nous sommes.

Tout en écoutant mes célèbres collègues raconter à tout de rôle leur petite histoire, moi, le benjamin du groupe, je prépare la mienne, que je voudrais modeste et flatteuse, mais j’attends surtout celle de Piaget, avec ses inévitables et imprévisibles plaisanteries. Tous et toutes commencent par le commencement, leur premier éveil à la science où ils se sont illustrés…

Eric Erikson : Je suis né danois. Mon père est mort peu de temps après ma naissance. Alors ma mère a quitté le Danemark avec moi, en direction du sud. Nous étions de passage dans une ville d’Allemagne quand je suis tombé malade. J’avais trois ans. Ma mère a appelé le médecin. Ce n’était rien. Cependant il est revenu trois, quatre fois … et il a épousé ma mère. Et voila pourquoi sans doute je suis devenu psychanalyste.

Margaret Mead : J’ai commencé ma formation d’anthropologue à l’âge de 3 ans, ce qui me donne une certaine qualification pour étudier les problèmes de l’enfance. Ma mère était sociologue et étudiait l’adaptation des italiens immigrant aux États-Unis ; ma grand-mère, qui était une institutrice de jeunes enfants, s’intéressait beaucoup à la pensée et à l’imagination infantiles. Aussi commençai-je très tôt à noter sur mes jeunes sœurs le comportement des enfants. À 9 ans, j’étais passablement compétente, etc., et comme cela pendant un quart d’heure.

Konrad Lorenz : Autrichien de naissance et d’éducation, je naquis dans les environs de Vienne. Ma carrière scientifique, comme celle de Margaret, commença tôt, à l’âge de 5 ans, lorsque je reçus en cadeau de Pâques un nid de canetons. Je puis dire que les canetons et moi nous avons reçu une empreinte l’un de l’autre […] Il est assez curieux que l’histoire de Heinroth, mon maître, commence exactement de la même façon, avec un oison au lieu d’un caneton, mais également à 5 ans […]. Puis vers 12 ans, je fis la connaissance de Charles Darwin par l’intermédiaire d’un petit livre bon marché, et je devins un évolutionniste enragé. En même temps, je commençai à m’intéresser à la zoologie comparée, etc.

Enfin, après une brève autobiographie de Bärbel Inhelder, c’est Jean Piaget qui prend la parole : Je suis impressionné par tout ce que je viens d’entendre. Les 5 ans de Lorenz, les 3 ans de Margaret ! J’ai le sentiment d’avoir été un enfant arriéré. Je n’avais pas moins de 15 ans quand j’ai publié mon premier article scientifique, mon premier ouvrage. »

R. Zazzo, 1983, pp. 249-251

 

Voici quelques indications sur les intervenants :

 

Erik Erikson (1902-1994) : Psychanalyste américain d’origine danoise analysé par Anna Freud. Il était, semble-t-il, né de père inconnu. Lors de sa naturalisation américaine, il délaissa le nom de son beau-père (le docteur Homberger) et se rebaptisa tout seul « Erikson »… Je vous laisse méditer cette auto-désignation !

 

Margaret Mead (1901-1978): Anthropologue américaine, spécialiste des sociétés océaniques, apparaît ici sous un jour qui ne lui est guère favorable.

 

Konrad Lorenz (1903-1989): Ethologue autrichien, biologiste et médecin de formation. Avec Tinbergen, il obtient le prix Nobel de physiologie et de médecine en 1973. Darwinien, il est connu du grand public par ses travaux sur les oies cendrées (notion d’empreinte). Il s’oppose à la conception behavioriste de l’apprentissage en montrant à la fois la multiplicité et les limites des apprentissages.

 

3. Un homme qui a toujours raison : Jacques Mehler proscrit par Jean Piaget

 

« Cet épisode concerne Piaget pendant la préparation du débat de Royaumont avec Chomsky. Pour résumer une longue histoire, Piaget avait manifesté […] son désir de rencontrer longuement Chomsky. Il voulait qu'il n’y ait qu’eux deux, avec un interprète, probablement Guy Cellérier. J’avais lentement réussi à convaincre Piaget de transformer son échange binaire ulta exclusif en un événement plus large à Royaumont. Un jour, j'envoyai à Piaget une liste provisoire pour la soumettre à son approbation, lui annonçant ma visite à Genève quelques jours plus tard. Dans son bureau de Genève, Piaget refusa catégoriquement toute participation de Jacques Mehler à la réunion : Mehler n'a jamais compris ce que je dis*. Je trouvai cette affirmation pour tout le moins infondée, mais je savais bien, alors, que leurs vues respectives sur le développement cognitif étaient diamétralement opposées. Je ne savais pas, à ce moment-là, que Piaget avait tendance à penser que quiconque était en désaccord avec lui ne pouvait l'être que parce qu'il n'était pas capable de comprendre ce qu'il disait. Pour Piaget, sa certitude inébranlable d'avoir raison l'amenait à penser que le comprendre et le croire ne pouvaient être deux choses différentes. Cela devait éclater au grand jour dans le débat, et c'est maintenant attesté dans les écrits. Jusqu'à sa mort, Piaget resta persuadé que même Chomsky n’avait pas compris ce qu'il disait. […] Piaget menaçait de ne pas venir si Jacques Mehler était invité au débat de Royaumont. J’essayai de résister, mais je dus renoncer. Je me précipitai pour voir Jacques à mon retour à Paris. Jacques était tout aussi inflexible en m’enjoignant de rester sur mes positions. Son exclusion était intolérable […].

Je décidai de jouer finement et, au besoin, de manière détournée. Quelques mois plus tard, Jean Piaget […] transforma son veto en un simple déplaisir. Jacques finit par accepter de bonne grâce de ne rien présenter à Royaumont, mais il fut de toute façon officiellement présent et on lui donna, comme promis, toute latitude pour rédiger les commentaires pour les actes de la réunion.

Non que je veuille à tout prix repeindre cette anecdote sous des couleurs positives, mais je fus impressionné alors, et cette impression persiste quand j'y repense, que Piaget ait été prêt à renoncer à l'occasion de rencontrer Chomsky, une occasion unique dans sa vie et qu'il avait si longtemps recherchée, simplement parce que Jacques Mehler était présent […]. »

Piatelli-Palmarini, 2002, pp. 23-24

 

* En français dans le texte (NdT).

 

Le débat de Royaumont entre Piaget (1896-1980) et Chomsky (1928) s’est tenu en 1978. Chomsky soutenait qu’il existait des universaux linguistiques innés (le système G) que chaque individu devait actualiser sous des formes différentes en apprenant sa langue. Mehler (1936), jeune homme en 1978, spécialiste de neurosciences et innéiste (pur et dur), a fait connaître depuis une partie de ses recherches au grand public en publiant avec Emmanuel Dupoux en 1990 : « Naître humain ». Ainsi, on comprendra peut-être un peu mieux le rejet de Mehler par Piaget et sa violente colère.

 

 

 

Références :

Chomsky, N. (1969). Structures syntaxiques, Paris : Seuil.

Dupoux, E. (Ed) (2002). Les langages du cerveau -Textes en l’honneur de Jacques Mehler, Paris : O. Jacob.

Hameline, D. (1996). Les figures de Jean Piaget, Jean Piaget et Neuchâtel - L’apprenti et le savant, Lausanne : Payot, pp. 235-251.

Mehler, J., Dupoux, E. (1990). Naître humain, Paris: O. Jacob.

Piatelli-Palmerini, M. (1979). Théories Du Langage Théories de L’Apprentissage. Le débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky. Paris : Le Seuil.

Piatelli-Palmerini, M. (2002). Jacques proscrit par Piaget. Portrait d’un cognitiviste« classique ». Ce que j’ai appris auprès de Jacques Mehler, dans Dupoux, E. (Ed.), Les langages du cerveau (Textes en l’honneur de Jacques Mehler), Paris : O. Jacob, pp. 23-24.

Zazzo, R. (1983). Jean Piaget, Où en est la psychologie de l’enfant? Paris: Gonthier-Denoël, pp. 249-251.

 



[1] Ces portraits ont été publiés sans les commentaires dans Chalon-Blanc A. (2011) « Piaget : Constructivisme Intelligence – L’avenir d’une théorie » - Presses Universitaires du Septentrion.



14/02/2012
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