Annie Chalon-Blanc

Annie Chalon-Blanc

La tanière

Cet article qui décrit le bureau de Jean Piaget a été rédigé à partir du document audiovisuel réalisé par Jean-Claude Bringuier (1969-1975) :  « Piaget va son chemin ». Ce document appartient à l'I.N.A.

 

La tanière

 

Des cheveux blancs épais s’échappent de son légendaire béret, il revient du massif des Voirons, il est allé y ramasser des champignons. L’habit, qu’on croyait simple de loin, se révèle de près être les gilet et costume cravate habituels. Jean-Claude Bringuier, documentariste spécialiste des grands scientifiques francophones, l’attend. Nous sommes en 1969 et pour la première fois de sa vie, Jean Piaget accepte que l’on filme son bureau.

 

« C’est un drôle de bureau, on n’en voit pas souvent comme celui-ci. On dirait plutôt une tanière »[1], remarque Bringuier en entrant – d’autres plus méchants que lui l’appellent : « La décharge ». Le journaliste s’étonne du désordre monstrueux de l’endroit. Piaget éclate d’un rire goguenard, il s’amuse de l’effet produit sur cet observateur – Bringuier est allé quelque temps auparavant interroger Bachelard et le contraste doit être pour lui manifeste. « Il y a, selon Bergson, deux sortes d’ordre : l’ordre géométrique et l’ordre vital. Le mien est nettement vital », répond Piaget. Il explique qu’il classe les dossiers en fonction de leur fréquence d’utilisation. Autour de la table et dans toute la pièce s’élèvent des strates comportant les observations datant des années 20 jusqu’aux années 60. Les rayonnages croulent sous les livres et les revues. Sur le sol, on trouve des petites tables recouvertes de liasses de documents, des valises fermées, des paquets ficelés et des pots de plantes.

On ne voit presque plus les fenêtres tant les vitres sont sales. Observer une araignée tissant sa toile est infiniment plus instructif que d’apercevoir un coin de ciel ou une allée de jardin. Les rebords des fenêtres sont chargés de plantes venant de nombreux pays. Sur un pan de mur sont accrochées des colonnes d’insectes. En fait, sont réunis ici quelques représentants des espèces vivantes. Depuis cinquante ans, Piaget se pose la question de l’évolution du vivant, la question de savoir comment on est passé du lichen à un petit mollusque ou à l’insecte et de ces derniers à l’homme doué de raison, en passant par le chimpanzé.

Dans ce repaire, trois éléments reposent le regard : un grand fauteuil en cuir pivotant pour atteindre les montagnes – le mot est faible – de dossiers, de feuilles, de livres, de paquets ; une lampe flexible pour éclairer la place destinée à la main de l’auteur ; à portée de cette main, un guéridon léger pour poser une cafetière et une tasse en porcelaine très fine.

Derrière ce capharnaüm poussiéreux, éprouvant pour un regard candide, se cache en réalité une organisation très précise pour le chercheur. Lui seul possède une représentation limpide des piles de dossiers en équilibre mobile, des livres ouverts ou retournés qui s’éparpillent ou qui s’entassent devant lui, des strates de dossiers qui s’amoncellent sur le sol et le long des murs. L’œil pétillant d’humour, il croit, dit-il, qu’on perd beaucoup moins de temps en organisant son espace de travail selon un ordre vital plutôt qu’en le rangeant tous les jours – il a raison.

Le regard de Jean Piaget devient carrément distant à l’égard de Bringuier quand ce dernier lui pose une question inopportune : « Comment empêchez-vous Madame Piaget de faire le ménage ? » La réponse fuse, glaciale : « Ici, il n’y a pas de ménage. Jamais. »[2]

Mais Bringuier, vous n’avez vous pas compris qu’une main étrangère pourrait modifier quelque peu ce système très structuré ? Piaget sait, sans hésiter, à quelle place trouver les documents utiles à approfondir le thème de recherche du moment. Il sait mettre en relation thématique tous les documents, ou presque, qui remplissent son espace de travail. Dans ce chaos discontinu de papiers, il introduit une continuité relationnelle entre tous. Un tel système ne peut être conçu que par un penseur hors du commun.

 

Décrire le bureau d’un théoricien de la connaissance, c’est choisir les éléments qui sont les plus représentatifs de son œuvre. Voir s’entasser des mètres cubes de dossiers, de papiers, de livres chez celui que l’on considère comme le plus grand psychologue de l’intelligence du XXe siècle[3] n’a rien de surprenant. Et, c’est méconnaître l’étendue et la portée de l’œuvre que de s’inquiéter du désordre. En revanche, observer des défilés d’insectes et de plantes, qui n’ont rien de décoratif, est plus surprenant chez un psychologue sauf si l’on rappelle que celui-ci se double d’un épistémologue qui a passé sa vie à établir un pont entre le vital et le mental.

Dès qu’un organisme vivant, le plus petit soit-il, résout un problème nouveau pour s’adapter au milieu, il y a un progrès, et tout au bout de ces progrès continus, il y a l’homme. La question fondamentale de Piaget est de comprendre comment s’opèrent les transformations permanentes des conduites en fonction d’ajustements perpétuels à des situations nouvelles.

Ainsi à bien examiner les insectes, il est possible qu’ils aient été épinglés selon une hiérarchie dans la créativité : à partir d’œufs identiques, les formes sont devenues distinctes car l’animal a dû se fabriquer de nouveaux aspects pour s’adapter à des milieux différents – altitude, latitude, etc. De même pour les plantes : des graines identiques ont donné des feuilles et des fleurs variées selon la terre d’origine, selon l’orientation. Des études expérimentales menées par le jeune Piaget sur des petits mollusques ont prouvé ces modifications de formes en fonction des milieux[4].  

Faire du neuf adapté conduit le chercheur à émettre l’hypothèse que le chimpanzé, debout, utilisant ses mains a dû faire éclater son instinct trop limité pour résoudre un problème écologique nouveau. Il a alors créé une autre espèce : la nôtre. Comme tout être vivant, il a été contraint d’inventer pour surmonter un obstacle. Et, dans quelques millénaires, nous serons probablement contraints de nous dépasser.

 

Mais attention, les mètres cubes de dossiers contiennent autre chose que des hypothèses, ils sont riches de résultats expérimentaux. Piaget devient très sérieux pour parler de son métier : « Ces dossiers tentent d’expliquer comment s’est construite la pensée humaine. L’idéal pour étudier la formation de l’esprit humain, le passage du singe à l’homme, aurait été de reconstituer les étapes de la Préhistoire et de l’homme fossile. Comme c’était impossible, je me suis tourné exclusivement vers les bébés. Bien que tous les bébés naissent avec des siècles de civilisation derrière eux, ils partent tous de zéro. Et tous, en devenant des enfants, arrivent à organiser le monde, à le comprendre grâce à l’intelligence qu’ils construisent. Le petit d’homme, comme la plante et comme l’animal, est toujours contraint d’inventer, de faire du neuf à partir de ce qu’il sait déjà faire. »[5]

L’idée géniale de Piaget a, en effet, consisté à considérer les bébés et les jeunes enfants comme les représentants fictifs des hommes préhistoriques. Avec des allumettes, des haricots, des perles, ses collaborateurs et lui ont reconstitué la genèse des outils universels de la raison : l’espace et le temps continus, la causalité, le nombre, la catégorisation, le hasard. Ils ont démontré qu’ils n’étaient pas donnés à priori.

Pour traiter d’une manière résolument scientifique des problèmes qui étaient jusque là réservés exclusivement à la philosophie, il fallait inventer des épreuves susceptibles de traduire les embryons de ces outils.  Il fallait pour cela être un scientifique, et non pas un philosophe.

 

Interlocuteur très attentif, Bringuier pose alors une question fort pertinente : « Mais il n’y a pas que la connaissance scientifique, il y a toutes sortes de connaissances : la connaissance du divin par un religieux, la connaissance de l’ineffable par un mystique. »[6]

Piaget s’agace, il touche ses allumettes et tire sans cesse sur sa pipe, son regard devient plus détaché, son ton plus ferme : « La connaissance commence à partir du moment où elle est communicable et contestable parce qu’on a fourni les instruments avec lesquels elle a été élaborée. Les connaissances dont vous parlez ne peuvent être partagées par tous, et de mon point de vue, il ne s’agit plus alors de connaissances, mais par définition de croyances ; croyances tout à fait respectables mais croyances et non pas connaissances. »[7]

Aristocrate de l’espèce humaine, Jean Piaget tire une dernière fois sur sa pipe, disparaît un instant derrière des nuées de fumée, et réaffirme son objectif : « Avant de situer l’absolu dans les nuages, il est peut-être utile de le regarder à l’intérieur des choses, c’est-à-dire pour moi, à l’intérieur du vivant. »[8]

 

 

 

En mars 1995, j’ai téléphoné à Jean-Claude Bringuier. Il m’a révélé que ses entretiens avec Piaget (1969 et 1975) l’avaient marqué davantage que ceux, pourtant fort riches, menés auprès d’Albert Schweitzer ou Claude Lévi-Strauss. Piaget était, selon lui, nanti d’une modestie souveraine, il lui en avait donné la preuve. Dès que ses deux films avaient été terminés, il les lui avait aussitôt envoyés. Piaget, qui s’était montré au début du tournage fort hostile à ce genre de travail – pas de temps à perdre –, les avait visionnés dès leur réception. Le soir même vers 23 h, il a téléphoné à Bringuier pour le féliciter chaudement en lui disant : « Vos documentaires sont épatants. Je suis sûr qu’ils représentent beaucoup de travail de votre part ». Après un bref silence, il a ajouté : « Je sais ce que signifie le mot : ‘travail’ ».

J’ai été très émue par cette dernière remarque. A cette époque, le mot travail a trouvé toute sa résonance en moi, et Bringuier l’a senti. Je lui ai fait remarquer que cette modestie qu’il qualifiait de souveraine était présente tout au long des entretiens. Jamais, Piaget n’avait prononcé le mot ‘œuvre’ mais toujours le mot ‘métier’, il semblait fort bien connaître le sens de ce petit mot-là.

 

A.C.B.

 

Références :

[1] Bringuier, J.C. 1969-1975 : Piaget va son chemin (première partie : La maison de Pinchat) – Document INA

[2] Ibid

[3] Gréco, P. 1968. « Piaget ». Encyclopédia Universalis, vol 13, Paris Encyclopédia Universalis France, (1985, nouvelle édition) pp. 213-218

[4] Piaget, J. 1966. Autobiographie, Cahiers Vilfredo Pareto, 10, Genève : Droz pp 129-159

[5] Bringuier, J.C. 1969-1975. Piaget va son chemin…

[6] Ibid

[7] Ibid

[8] Ibid

 

Bibliographie :

Bringuier, J ;C . (2000). Conversations libres avec Jean Piaget, Paris : Laffont (édition originale 1977).

Chalon-Blanc, A. (2011). Piaget − Constructivisme Intelligence − L’avenir d’une théorie, Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, Collection : Les savoirs mieux, pp. 169-203.

Ducret J.J. (1990). Piaget biographie et parcours intellectuel, Paris : Delachaux Niestlé.

Gréco, P. (1968). Piaget, Encyclopaedia Universalis, vol. 13, France (1985 : nouvelle édition), pp.167-218.

Vidal, F. (1994). Piaget before Piaget, Cambridge, MA, Harvard University Press.

Vidal F. (2000). Piaget avant Piaget. Pour une relecture de l’oeuvre piagétienne dans Houdé, O., Meljac, C. (Eds). : L’esprit piagétien, Paris : P.U.F , pp. 21-37.



Liens en rapport avec le sujet :

 Aperçu sur la jeunesse et sur l'oeuvre

http://mediatheque.parisdescartes.fr/backend.php3?id_rubrique=282

Fondation Jean Piaget

http://www.fondationjeanpiaget.ch/fjp/site/biographie/index.php
Jean Piaget à "Apostrophes"

http://youtu.be/PqO0wZllOKY

 

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20/10/2011
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