Annie Chalon-Blanc

Annie Chalon-Blanc

La catégorisation du réel

 

 

 

La catégorisation du réel 

 

 

 

Résumé

 Composées d’objets réels pouvant être figurés de manière analogique (dessin, photo, film), les catégories naturelles existent physiquement et sont appelées des schémas ou des scripts. Les catégories logiques, composées d’éléments réunis en classes emboîtées et/ou emboîtantes, sont des êtres logiques auxquels on attribue existence. Les classes ne sont donc jamais directement observables, elles sont simplement figurées par des collections d’objets concrets ou des cercles d’Euler.

 


Définition

 

Catégoriser consiste à réduire la complexité de l’environnement physique et social afin de le rendre moins confus et de le comprendre. Deux exemples permettront d’illustrer cette définition.

1) Quand vous dites : « Je suis chez moi à X en train de lire un texte sur la catégorisation du réel », vous réduisez la confusion de l’environnement physique et social en découpant deux morceaux de l’espace et du temps. « Chez moi » et « X » sont des objets physiques qui ont des limites dans votre environnement physique et social, alors qu’un nuage, une planète sont des morceaux spatiaux n’ayant aucune fonction sociale et qui appartiennent à votre environnement physique uniquement. En ajoutant que vous lisez un texte sur la catégorisation du réel, vous réduisez davantage la complexité de votre environnement social.

2) Si vous cherchez, comme trop souvent, à classer les éléments qui sont autour de vous, par exemple : une table, des chaises, un canapé, vous pensez que ce sont des meubles tandis que les murs, les plafonds, les portes sont des éléments de l’appartement ou de la maison qui vous abrite. Vous savez, en outre, que vous êtes un humain, etc. Vous avez alors réuni et séparé ces objets en des classes que vous avez construites mentalement uniquement (vous n’avez pas décroché les portes pour les mettre tout près des plafonds).


Analyse

 

Ces exemples font appel à deux modes de catégorisation.

1) La désignation d’un endroit précis : « Chez moi » fait toujours référence à un autre endroit précis qui le contient : « X ». L’identification des lieux avec les limites et les frontières qui sont les leurs correspond à un découpage de l’espace. Vous pouvez découper différents morceaux de « Chez moi » pour le reconstituer dans son entier, puis le situer successivement dans votre rue, votre quartier, dans X qui est dans une région située dans un pays etc.
En découpant ainsi l’espace, vous avez fabriqué des schémas spatiaux qui sont emboîtés les uns dans les autres. Il existe également des schémas spatiaux qui sont contigus : votre couloir ou votre entrée longe ou entoure les murs de votre appartement ; votre rue longe une série d’immeubles… Tous les schémas sont observables, ils existent réellement et peuvent être figurés de manière analogique (photos, tableaux).
En nommant votre activité « Je lis un texte… », vous fabriquez un script, c’est-à-dire une scène de la vie réelle vécue ou évocable qui se déroule selon un ordre événementiel linéaire. Après avoir lu, vous irez peut-être téléphoner, jouer avec le chat, etc.

En clair : 1) un schéma ou un script doit être observable ou évocable, il double ou copie toujours le réel, sinon il n’est pas identifiable. Les schémas et les scripts'2) relèvent de la catégorisation naturelle et sont indispensables à l’adaptation au réel.

 

Si vous ne reconnaissez plus votre appartement, votre rue, votre ville, un marché, une manifestation, votre univers redevient confus. C’est le signe d’un grave moment de stress.

 

2) En classant les objets (1) autour de vous, vous les avez réunis ou séparés selon des propriétés qui leur sont communes ou différentes. Vous avez constitué des classes finies : d’une part la classe finie des meubles composée de trois sous-classes disjointes les chaises, la table et le canapé ; d’autre part la classe finie des éléments de l’appartement ; et pour finir celle des humains. Or, ces classes finies ne sont pas nécessairement des agrégats ou des collections réels. En classant, vous n’avez pas posé la chaise devant la table, mis le plafond près du sol, et vous avez évoqué quantité d’hommes et de femmes imaginaires. Bref, quand vous classez, vous réunissez mentalement des éléments et vous pouvez le faire indépendamment de leur place effective. Le cas échéant, vous pouvez également respecter certaines contraintes spatio-temporelles lorsque cela est utile et possible ; par exemple la classe finie de vos casseroles, celle de votre linge, etc.
Dans tous les cas, les classes sont, par essence, indépendantes des places ou formes des éléments qui les composent. Qui plus est, vous pouvez toujours regrouper des classes disparates (rues, bâtiments, humains) en une classe plus générale : « Tous les éléments de mon quartier » sans toucher aucun de ces éléments.
Toutes les classes finies regroupent quelques éléments de classes infinies, elles en sont des parties ridiculement restreintes. Elles relèvent de la catégorisation logique indispensable à votre compréhension du réel.

 

Si vous ne pouvez plus classer vos papiers, vos objets, vos vêtements, vous n’êtes guère en meilleur état que lorsque vous perdez vos catégories naturelles. Vous êtes cette fois-ci dans un moment de confusion mentale. Bien que familière à chacun de nous, cette confusion mérite d’être évitée à tout prix car la construction des classes en réduisant votre ignorance des propriétés des objets vous épargne bien des péripéties. Par exemple, mélanger l’huile d’olive à l’eau de javel dans le script « faire une vinaigrette » conduit à un accident dangereux. Mélanger les vêtements fragiles et ceux qui ne le sont pas peut entraîner quelque perte d’argent.

 

Quant à mélanger nos idées, nous sommes tous experts en la matière. Cela étant, cette dernière confusion peut s’effectuer selon deux modes. Nous pouvons être conscients de procéder par associations de pensée, nous savons alors que nous faisons preuve d’associationnisme et nous sommes tout à fait capables de classer ces associations dans la classe infinie des pensées sans rime ni raison qui appartient à un système de classification. Ce déficit particulier est récupérable. En revanche, si nous ne sommes pas conscients de nos confusions mentales, nous dirons alors que nous ne sommes plus tout à fait du genre humain. Un humain, encore ou déjà classificateur, aurait le droit de nous classer parmi les légumes ou les zombies.

Pour ne pas appréhender l’avenir de manière trop sombre, il est important de préciser que ces deux types de catégories ne se perdent pas en même temps. Se perd d’abord la catégorisation logique, la dernière construite ; se perd plus tardivement, la catégorisation naturelle, la première établie. Par ailleurs, il existe des gènes de développement responsables du renouvellement des neurones et des réseaux neuronaux qui fonctionnent toute la vie à condition de recevoir sans cesse des stimulations intellectuelles. Vous aurez bien toujours quelques petits problèmes à résoudre, et un auteur génial à portée de la main qui vous aideront à conserver vos capacités catégorielles.


Relations mises en jeu pour constituer les catégories naturelles et logiques

 

1) Les schémas, les scripts sont essentiellement constitués à partir de relations horizontales

Pour constituer le schéma « Chez moi », vous mettez une chaise à proximité de la table, le canapé un peu à l’écart afin de pouvoir y accéder ; autrement dit, une relation fonctionnelle de proximité spatiale guide votre réalisation.
Pour réaliser votre script, vous devez respecter un ordre événementiel. Avant de commencer votre lecture, mieux vaut avoir placé votre texte proche de vos yeux et avoir choisi un siège sauf si vous préférez lire debout. Ces enchaînements chronologiques linéaires sont indispensables à la bonne réalisation de tout script.
Partant, les relations qui président à la constitution des schémas et des scripts sont des relations de contiguïté spatio-temporelles dites syntaxiques ou horizontales.

 

2) Les classes sont essentiellement construites à partir de relations verticales

En réunissant des éléments dans une classe, vous les rendez totalement équivalents et substituables entre eux. Un humain est équivalent à une rue et sont donc substituables l’un à l’autre dans la classe « Tous les éléments de mon quartier ». La classe des éléments de mon quartier est équivalente et substituable à celle des éléments du quartier le plus éloigné de la ville pour être incluses dans la classe « Tous les éléments des quartiers de ma ville ». L’équivalence et la substituabilité fondent la verticalité des relations d’un système de classification.

 

Relations entre les éléments des catégories naturelles et logiques

 

1) Les catégories naturelles
Les éléments des schémas ou des scripts sont des morceaux d’un objet total (schéma ou script), devenant lui-même morceau d’un autre objet total plus vaste (chez moi est un morceau de votre appartement qui est un morceau de votre immeuble qui est un morceau de votre quartier etc…). De même pour les scripts, être en train de lire a été précédé du morceau « préhension du texte », et suivi de « ouverture ou défilé des pages ». Bref, les morceaux sont en relation d’appartenance partitive avec le schéma ou le script auquel ils appartiennent, et ce premier schéma ou script est emboîté dans un plus grand qui est lui-même emboîté dans un plus grand encore. Il existe donc un emboîtement partitif qui n’a strictement rien à voir avec l’emboîtement inclusif pour deux raisons au moins : 1) les morceaux appartiennent de manière partitive au schéma ou au script, autrement dit, ils en sont une partie en continuité spatiale et/ou temporelle, 2) les morceaux sont indispensables à la réalisation de l’objet total, ils entretiennent entre eux une relation de solidarité, en l’absence de l’un d’entre eux, le schéma ou le script ne peut exister.

 

Dans le schéma « immeuble », tous les morceaux sont solidaires : les paliers sont solidaires des escaliers, eux-mêmes solidaires des murs, etc. Si un étage manque, le schéma n’est pas construit. Pareillement, pour les morceaux du corps, les mains sont solidaires des bras qui sont solidaires du buste, lui-même solidaire des jambes pour arriver à construire le schéma du corps humain. Si cet humain est animé d’un mobile, le schéma devient un script dont tous les morceaux sont également solidaires. À contrario, en l’absence de la représentation d’une classe, un système de classification subsiste. La classe des chats existe sans celle des chiens pour être incluse dans celle des mammifères et elle continue d’inclure celle de toutes les races des chats.

 

2) Les classes logiques

 

Les éléments appartiennent à une classe selon une relation d’appartenance inclusive, toute classe est incluse dans une classe de niveau supérieur. La relation d’appartenance inclusive et la relation d’inclusion sont des relations verticales, car il y a substituabilité à tous les niveaux. Tous les éléments d’une classe sont totalement substituables, toutes les classes collatérales sont substituables entre elles. N’importe quelle chaise est substituable à n’importe quelle autre pour être incluse dans la classe des chaises, la classe des chaises est substituable à celle des tables elle-même substituable à celle des canapés pour être incluses dans la classe des meubles. La substituabilité à tous les niveaux établit que les classes sont des êtres logiques libérés de toute contrainte spatio-temporelle.

 

Identifier et catégoriser

 

1) Identification et catégorisation naturelle

La question est la suivante : « Est-ce que dès que nous identifions le réel, nous le catégorisons naturellement ? » Pour répondre à cette question, nous commencerons par définir le terme identifier. Identifier, c’est reconnaître ou discriminer un élément ou un ensemble d’éléments. Cette reconnaissance ou discrimination peut se faire dans un premier temps sans désignation.

 

a) Reconnaissance ou identification sans désignation
* Un animal, un bébé peuvent identifier de manière sensitive à l’aide d’indices.
Ex : le chien reconnaît, identifie l’odeur du gibier ou de son maître, le bébé reconnaît le visage de sa mère, etc.
Si cette reconnaissance se fait à l’aide d’indices, elle fait appel à la mémoire de récognition. Elle établit nécessairement un lien entre le présent et le passé mais elle ne peut être en aucune façon la preuve tangible d’un découpage correct de l’espace et du temps dans la mesure où rien dans la conduite n’assure la connaissance des contiguïtés spatio-temporelles entre les éléments d’un éventuel schéma.
* Reconnaissance ou identification à l’aide de symboles. Par exemple, l’imitation du morceau d’un script peut l’évoquer mais cette évocation ne peut être une preuve suffisante d’une conduite catégorielle car elle peut correspondre à l’évocation d’un morceau isolé d’un script sans évocation de ses éléments essentiels (cf. la fonction symbolique sur ce blog : l’imitation différée d’un garçon en colère par Jacqueline Piaget à 18 mois).

 

b) identification et reconnaissance avec désignation
Enfin, quand les identifications, et par conséquent les reconnaissances, s’accompagnent des signes (langage), celles-ci ne sont pas pour autant nécessairement synonymes de catégorisation naturelle dans la mesure où un seul élément peut être désigné sans que son schéma ou script d’appartenance soit immédiatement reconnu. Inversement, l’objet total peut être désigné (c’est une forêt, c’est une cuisine, c’est le repas) avec méconnaissance des éléments essentiels qui le composent. Il est donc difficile d’admettre, à partir de l’énonciation de mots isolés, qu’il y ait une conduite de catégorisation naturelle lorsque celle-ci est définie de manière stricte : Reconnaître un schéma ou un script, c’est connaître ses éléments essentiels, ses emboîtements partitifs mais aussi ses intrus et savoir les désigner.

À comparer ces deux conduites adaptatives (désigner et catégoriser naturellement), il est clair que la désignation précède la catégorisation naturelle puisque la désignation d’un seul élément d’un schéma ou d’un script, de même que celle de l’objet total n’assure pas les emboîtements partitifs au sein des catégories naturelles. Lorsque la désignation et la catégorisation naturelle seront des conduites synchrones, la désignation des morceaux permettra l’évocation de l’objet total et inversement. Nous reviendrons prochainement dur les critères de ce synchronisme.


2) Identification et catégorisation logique
Cela exposé, il va de soi que la désignation d’un ou plusieurs éléments de collections ne permet en aucune façon d’assurer la construction d’un système d’emboîtements de classes. La question de fond est celle de l’usage des signes collectifs et des capacités de catégorisation logique, autrement dit celle du rapport entre parler et classer.

Désigner un chien, des chiens, n’est pas la preuve de la construction de la classe des chiens et de ses emboîtements. Les sujets qui désignent bien les objets peuvent faire seulement un usage référé des mots. Ils savent mettre en liaison les mots et les objets, mais ces objets peuvent être isolés ou simplement réunis en des schémas ou scripts (cf. Sens et référence sur ce blog)).

Donner les ressemblances (les propriétés communes essentielles) qui existent entre tous les chiens et les différences qui les opposent aux animaux qui ne sont pas des chiens, c’est classer. Mais c’est aussi avoir construit le sens de chaque terme. Or, construire le sens des termes, c’est atteindre les signifiés, qui ne sont autres que les classes désignées par ces termes. Autrement dit, la signification des termes est dépendante de la construction d’un système de classes. D’où la nécessité de connaître les critères de cette construction pour connaître le niveau de signification qu’un enfant donne aux termes qu’il utilise, et c’est à cette connaissance que nous consacrerons les articles à venir.

 

Conclusion

 

L’essentiel à retenir de ce texte de présentation est que les catégories logiques ne sont jamais dues à un simple découpage du réel, ce dernier réclamant déjà toute une construction. La pensée ne se « réduit pas à contempler de l’Épinal » soutenait Binet en 1903 (3), et nous avons tenté de le montrer dans cet article et bien d’autres sur ce blog. Pour accéder à un réel intelligible, la pensée doit bousculer « l’Épinal », le faire fondre en des éléments qui ne sont jamais donnés aux sens, et aller constamment d’avant en arrière ou inversement. C’est afin de comprendre comment la pensée parvient à dépasser l’Épinal, sans le perdre, pour devenir la Raison que Jean Piaget et ses collaboratrices mènent leurs plus grandes recherches rapportées dans les ouvrages parus entre 1937 et 1959.

 

 

Annie Chalon-Blanc

 

 


Références


Bideaud, J., Houdé, O.; (1989). Le développement des catégorisations : « capture » logique ou « capture » écologique des propriétés des objets ? L’Année Psychologique, 89, 87-123.
Chalon-Blanc, A. (2005). Inventer, compter et classer - De Piaget aux débats actuels. Paris : A. Colin (pp : 143-151).
Piaget, J : (1947) : La psychologie de l’intelligence (PI), Paris: A. Colin (pp : 28-32).
Piaget, J ; Inhelder, B. ; (1959) La genèse des structures logiques élémentaires, Paris : Delachaux et Niestlé (conclusions).

 

 

Piaget et al. Ouvrages sur la genèse des grandes notions parus entre 1937 et 1959

 

(1937) La construction du réel chez l’enfant, Paris : Delachaux et Niestlé
(1941) Le développement des quantités physiques chez l’enfant : conservation et atomisme, et Inhelder, B., Paris : Delachaux et Niestlé.
(1941) La genèse du nombre chez l’enfant, et Szeminska, A., Paris : Delachaux et Niestlé.
1946) La formation du symbole chez l’enfant, Paris : Delachaux et Niestlé
(1947) La psychologie de l’intelligence (PI), Paris : A. Colin.
(1948) La représentation de l’espace chez l’enfant, et Inhelder, B. ; Paris : Delachaux et Niestlé
(1951) La genèse de l’idée de hasard, et Inhelder, B. ; Paris : P.U.F.
(1955) De la logique de l’enfant à la logique de l’adolescent, et Inhelder. ; B. Paris : P.U.F.
(1959) La genèse des structures logiques élémentaires, et Inhelder, B. ; Paris : Delachaux et Niestlé.

 

 

 

Notes

1 le terme objet est pris ici dans son acception la plus large et peut désigner un humain

 

2 Proches des schémas coexistent les classes collectives, dues au logicien polonais Lesniewski, qui doublent en partie seulement le réel, par exemple les gares, les parkings. Elles existent réellement mais elles sont différentes des schémas et des scripts en logique car leurs éléments peuvent y être réunis en vrac. Si bien qu’une classe collective reste dépendante de son emplacement, de ses emboîtements partitifs tandis que ses éléments sont libérés de toute assignation spatiale particulière. On dira par exemple : tous ces objets vont dans un parking, tous ceux-là dans une gare, sans être obligé de respecter les contiguïtés spatiales et/ou fonctionnelles des éléments qui constitueraient des schémas.

 

3 Cité par Piaget dans PI

 

 

 



27/02/2023
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