Annie Chalon-Blanc

Annie Chalon-Blanc

Premier été avec Jean Piaget

  

Premier été avec Jean Piaget

 

 

 Un ami psychologue m'avait donné une dizaine de titres de livres qui pourraient me servir de manuel initiatique en psychologie génétique. Il n'avait fait aucun commentaire. Dans la librairie, j'avais choisi un titre de la liste sans même avoir feuilleté l'ouvrage. J’avais une multitude de choses faire avant de partir en vacances le lendemain. Je voulais que le livre soit maniable et léger comme un livre de poche. Je l'avais glissé rapidement dans ma valise car il était hors de question de l'ouvrir pendant le voyage. Nous devions passer une longue nuit en train dans un wagon de six couchettes, changer deux fois de gare et nous familiariser à nouveau avec le gallego, la langue du pays dans lequel nous avions loué une petite maison  

 

Huit jours après notre arrivée, entre deux bains, j'ai ouvert le livre. J'essayais de ne pas trop humidifier la couverture glacée qui représentait des enfants sortant de l'école. Ce n’était pas un essai, mais un petit recueil de conférences. La première portait sur le temps et le développement mental. Après avoir pacouru trois pages, j’ai refermé le livre. Sa lecture méritait une concentration difficile à maintenir sur la plage. Mon ami m'avait signalé que l'auteur était plutôt ardu mais si intéressant qu’on voulait le comprendre et que l’effort demandé en valait la peine. Sur le sable, je n’eus aucune envie de fournir cet effort. J'empoignai mon matelas pneumatique et restai des heures à circuler entre les rochers pour observer les algues, faire claquer leurs boursouflures et tenter de décrocher des oursins sans me piquer.

Le soir, je rouvris le petit livre, je tournai lentement les pages de la première conférence, pris des notes probablement un peu confuses, relus ligne après ligne, annotai des passages, revins en arrière, tout en écoutant un siffleur sur la radio et en regardant de temps en temps les lampes des barques des pêcheurs. En travaillant le livre, je me découvrais autre. J'avais été ce bébé dont les premiers comportements intelligents étaient devenus des pensées fugaces, puis des pensées continues chez la toute petite fille et la fillette qui vivaient en moi. Il en allait de même pour tous mes congénères. Nous étions tous des matriochkas, nos âges s'emboîtaient dans un ordre nécessaire et constant, le dernier n’étant qu’une construction intégrant toutes les précédentes. En ce mois de juillet qui emmenait le premier homme dans l'espace, je me vivais et vivais les autres dans un tout autre rapport, un peu comme Armstrong observait la terre en marchant sur la lune. Pour moi, il n'allait plus de soi que nous parlions, pensions, réfléchissions. Car un homme, peu connu du grand public, m'expliquait, preuves à l'appui, comment ma raison était devenue ce qu'elle était, comment la genèse de toute pensée individuelle pouvait représenter, à une vitesse totalement différente, l'histoire de la pensée dans son entier. Cet homme avait eu l'idée géniale d’aborder les enfants comme les représentants fictifs des premiers hommes afin de retracer les origines de nos connaissances intellectuelles. C’était la méthode expérimentale qui me séduisait chez cet auteur. Point d’idées philosophiques, mais des faits enregistrés auprès d'enfants de tous âges et de tous pays. Il y avait dans ces conférences de nombreuses expériences ingénieuses qui pouvaient rendre compte de la construction du réel, de la formation du symbole et de l’invention du nombre. Rien n'était donné a priori, Adam et Eve n’étaient plus des roseaux pensants, mais des figures plus sauvages que celle de Cro-Magnon qui avait eu l'excellente idée de laisser des traces de ses comptages des proies. Bref, je vivais sur une autre planète, et ce nouveau rapport à l'humain, cette interrogation permanente sur l'origine de ses possibilités intellectuelles me passionnaient. Chaque soir, je retrouvais avec plaisir ma lecture studieuse.

Jusque-là, j’avais pensé à moi en me remémorant des photos ou mon image dans le miroir. Tout cela n’était qu’illusion, juste ce que l’autre voyait de moi. Pas grand-chose ! Moi, qui ne me verrai jamais comme l’autre à l'instant t, je possédais beaucoup plus que cette image :  tous mes âges vivaient sous mon apparence actuelle et pouvaient, au moindre indice sensoriel, s’actualiser sans me prévenir. Forte de mes découvertes, je les ressassais sur mon matelas tous les après-midis en observant les algues et en pestant contre la sensation contrastée mi-brûlante, mi-humide du soleil et de l’eau sur mon dos. Pour qu'un jour lointain, ces images et sensations me reviennent comme des précieux rappels de mon premier été passé en pleine genèse expérimentale de la pensée.

 

Notre location jouxtait une grande maison bourgeoise ; deux ou trois naïades en sortaient en courant, leurs palmes et matelas en mains et disparaissaient pendant des heures. J'intriguais la plus âgée par mes longues promenades sur mon matelas. Un jour, n'y tenant plus, j'essayai de lui faire part de mes révélations :-        Vous savez Eléna, votre image dans le miroir est un leurre. Je suis la seule à vous voir en ce moment. Si vous avez l'impression de vous voir, si vous vous demandez, par exemple, si votre maillot vous va bien, c'est que vous faites appel à une Au-tre inté-riori-sée (j’insistai sut toutes les syllabes) depuis votre petite enfance. Devant son expression éberluée, j‘éclatai de rire pour lui signifier que je n’étais pas foldingue. Pas complètement !

Éléna me tendit la main en disant :

 

-        Vous n’êtes pas habituée à notre soleil. Vous lisez et travaillez trop. Venez vous baigner. Je vous prête mes palmes.

 

Elle m‘entraîna et m'enfila ses palmes dès que je fus sur mon matelas. Quand nous sommes rentrées à la nuit tombante, j'étais redevenue celle que j'étais avant d'ouvrir mon livre. Enfin presque. A partir de ce jour, je n'ai plus nagé sans palmes et n'ai plus parlé de l'image illusoire de soi à quiconque. Mais, j’ai continué à travailler tous les soirs avec le même entrain devant les barques des pêcheurs. Les épreuves sur la relativité du jugement m’interrogèrent. Beaucoup d'adultes avaient, me semblait-il, du mal à penser un élément comme étant à la fois le plus grand et le plus petit, le meilleur et le pire, faute de pouvoir changer de système de références ou plus simplement de point de vue.

 

Curieuse, je décidai de mener moi-même une expérience. Dans la boutique de notre logeuse parmi les chapelets d'oignons et d’ail qui atterrissaient sur la terre battue, je finis par dégoter des baguettes et des barres de pâte à modeler.  

-        Si vous voulez amuser les enfants, il faut acheter des bonbons, me lança l'épicière.

 

Eléna avait une petite sœur, Susana, qui accepta de venir jouer sur la terrasse. Un matin où il ne faisait pas trop chaud, Susana monta rapidement notre escalier, posa à peine ses fesses sur une chaise en glissant un œil intéressé vers le sac de bonbons qui traînait sur la table. Comme d’habitude, elle grimaçait quelque peu en pinçant ses lèvres. Je lui promis qu’elle emporterait les bonbons à la fin du jeu. En réponse à mes questions sur son goût pour la pâte à modeler, elle bredouilla quelques syllabes incompréhensibles, apparemment bien décidée à en finir au plus vite. Je tentai de la rassurer en lui disant que je lui dirais parfois des bêtises qui allaient la faire rire, et qu’elle devrait les reconnaître. Elle se mit à se tortiller sur sa chaise sans me regarder. Je lui demandai aussitôt de choisir sa couleur préférée. Elle saisit la rouge, je pris la bleue en récitant par cœur ma première consigne :

-         On va faire chacune une boule et dès que tu penseras que la tienne et la mienne sont égales, on s’arrêtera. Il faut qu’on ait pareil à manger dans nos boules ( c’était vraiment du charabia espagnol qu’elle sembla comprendre) . 

Les yeux fixés sur sa pâte, Susana se mit à la pétrir et moi aussi. Après trois longues minutes, elle scruta attentivement les deux boules en affirmant leur égalité. Je continuai à l’interroger tout en jetant un difficile coup d’œil sur mes notes éparpillées :

-        Pourquoi dis-tu qu’elles sont égales ?

-        Parce qu’elles sont bien rondes et un peu grosses.

-        Elles sont grosses pareilles ?

-        Non, la tienne a un petit trou. Elle montra une légère trace d’un de mes ongles sur la bleue.

Il n’était guère commode de noter ses réponses et de lire en même temps les consignes, aussi je ne pus observer Susana quand je lui reposai la question :

-        Est-ce qu'il y a autant de pâte à manger dans la rouge et dans la bleue ? Est-ce qu’elles sont vraiment l’égalité ?  Ce terme, écrivait-on, était souvent utilisé par les enfants.

-        Oui, elles sont pareilles, c’est l’égalité.

Maintenant, tu aplatis la tienne très fort comme si tu faisais une… 

-        Omelette, souffla Susana en souriant.

Son sourire me rassura, je me mis à regarder la mer en oubliant un instant la cuisinière qui continua à aplatir sa boule jusqu’à l’obtention d’un petit trou dans son omelette. Pour l’inciter à se méfier de la minceur de sa pâte, je m’écriai :

-        Oh là là ! Elle est très, très plate ton omelette. Regarde comme elle est plate ! Alors, dis-moi, il y a plus de pâte dans ma boule ou plus dans ton omelette ?

Susana me regarda, ses petits yeux noirs balayèrent les deux morceaux de pâte avant de susurrer :

-         Un peu plus dans la boule.

-         Pourquoi tu penses un peu plus dans la boule ?

-         Je ne sais pas.

 

Comme prévu, elle se saisit de la grosseur mais sa justification insatisfaisante m’obligea à me replonger dans mes notes et fit que Susana se remit à pincer ses lèvres. Je crois avoir attendu un certain temps avant de lui suggérer une mauvaise réponse :

-         Un garçon m'a dit qu’il y avait plus de pâte dans l’omelette parce qu'elle était vraiment très, très plate, aussi plate que la mer en ce moment.

Susana cessa immédiatement de tortiller sa bouche pincée et me lança son premier regard vivace :  

-        C’est Julio qui t’a dit cela ? Julio était un petit voisin qui venait demander des bonbons tous les matins.

-        Non, c’est un garçon français. Alors, le Français pense plus dans l’omelette et toi tu penses plus dans la boule. Elle se leva à moitié de sa chaise pour scruter les pâtes et lâcha :

-        Non, je n’ai pas vu, c'est pas plus, c'est pas la même forme et c'est pareil de pâte parce que j'en ai pas enlevé.

Si j’avais été une expérimentatrice chevronnée, j’aurais dû lui dire qu’elle avait enlevé plein de hauteur sur sa boule rouge en lui montrant les différences de niveau, entre l’omelette et ma boule bleue. Mais satisfaite de ma question et de sa réponse, je lui criai :

-        C’est super Susana. Super !... Ce « Super » crié haut et fort me parut quand même un peu trop enthousiaste, aussi je lui fis remarquer, pour la piéger, qu’il y avait un trou dans la pâte et qu’on avait l’impression qu’on en avait enlevé un bout.

L’accusée affirma calmement :

-        Non, je n’ai pas enlevé un morceau.

Pour détendre l’atmosphère, je lui proposai de couper son omelette en morceaux pour la manger. Je fis des grands schlouks avec ma langue.  Elle partit d’un rire bref, s’exécuta et fabriqua cinq morceaux.

-        Et maintenant, il y a plus de pâte dans ma boule bleue ou plus dans tous tes morceaux rouges. Je les rapprochai les uns des autres sans qu’ils se touchent.

-        Plus dans les morceaux, ils sont beaucoup.

Comme je lui demandais une justification, Susana se leva et me tourna le dos. Ecœurée par mon harcèlement, elle regarda la mer. Je ne la retins pas et lui donnai ses bonbons en lui demandant ce qu’elle avait préféré dans le jeu.

-        Le Français.

-        Pourquoi ?

-        Parce qu’il est bête ! 

 

Aussi perspicace que coopérante, elle courut vers sa maison. Le soir même, je travaillai mes notes et fus plutôt contente de ce premier entretien bien que j’aie oublié des questions susceptibles de la faire modifier son jugement notamment à la fin. Même si me revenaient constamment les mimiques crispées de Susana devant mes incertitudes, elle ne me semblait pas conserver l’égalité quantitative, elle se contredisait encore au gré des différentes figures données aux boules, ne se saisissait pas spontanément des transformations effectuées sur sa boule.

D’après Jean Piaget, j’aurais pu deviner la fragilité de ses jugements quantitatifs dès la description pointilliste qu’elle faisait de l’identité des boules : elle notait une trace d’ongle pour marquer l’absence de similitude totale entre elles, comme si elle voulait les voir toutes les deux parfaitement semblables pour affirmer leur égalité quantitative. Cette incompréhension de l’égalité des quantités conservée sous des modifications de formes m’intéressait tout particulièrement. Elle existait encore à six ans pour disparaître définitivement un an plus tard, notait Piaget en tentant d’en expliquer les raisons. Cet entretien maladroit ajouta de la chair à ma lecture et joua le rôle d’un déclencheur dans mon évolution professionnelle : je pris la décision de changer de métier afin de poursuivre des études en psychologie génétique.

 

Quelque temps après notre retour, j’appelai mon ami psychologue :

-        Alors, combien de livres de Jean Piaget as-tu lus dans ton village de pêcheurs ?

-        Un seul : Six études de psychologie.

-        C'est tout !

-        C’est un petit livre très difficile ! Plus un livre est un résumé et plus il est difficile !  

 

Surpris par ma réponse, j'en profitai pour lui annoncer que j'avais obtenu un congé de formation personnelle et que je m'étais inscrite à Paris 5 en psychologie. Il me mit en garde contre le peu de débouchés professionnels qu’offrait cette discipline. Ses froids arguments étaient trop éloignés de la jeune femme convertie à la psychologie génétique que j’étais devenue pour atteindre leur but. Je venais de vivre avec des algues, des oursins, des pêcheurs. Et surtout de passer un premier été avec Jean Piaget qui avait bouleversé ma façon de penser si bien que mon avenir immédiat me paraissait obligatoirement lié à la connaissance approfondie de son œuvre.

 

Fin septembre, je montais sur la plateforme du bus numéro 21 dont le parcours offrait Paris en cadeau : le Palais Royal, la cour du Louvre, le pont au Change et le pont Saint-Michel. En poussant le tourniquet de l'institut de psychologie, en plein cœur du sixième arrondissement, j’allais recevoir deux autres cadeaux bien plus inespérés et réservés à trop peu : René Zazzo et Pierre Gréco.

 

A.C.B.

 

 



22/09/2018
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