Annie Chalon-Blanc

Annie Chalon-Blanc

Les années Z… (Bowlby, métacognition, etc.,1971-72 )

 

Les années Z… 1971-72 : Bowlby, métacognition, etc.

 

Mes enseignants de maîtrise peuvent se partager en deux catégories : Les « zazzoïstes » et les autres. Je donnerai d’abord un bref éclairage sur les « z’autres ».

Nombreux étaient les étudiants qui choisissaient de poursuivre en psychologie clinique et pathologique ; nous étions fort peu à nous inscrire en psychologie générale et génétique (devenue développementale dans les années 90). En psychologie générale, après avoir fait le tour des différents enseignements, je choisis de suivre ceux de Michel Imberty (psychologie de l’art) et de Pierre Roubertoux (psychologie différentielle). Trois ou quatre étudiants devaient avoir effectué les mêmes choix !

 

Désormais, les étudiants ne peuvent plus choisir leurs enseignants avant l’inscription définitive[1]. Cette liberté était un des grands privilèges de l’université. Personnellement, j’ai toujours choisi en fonction de trois paramètres : la qualité de l’enseignant, l’intérêt de la discipline et la quantité de travail à fournir.

Dès que j’ai enseigné à Paris V, j’ai toujours recommandé, avec beaucoup d’insistance, aux étudiants de passer un long moment dans tous les cours avant d’arrêter leurs choix.

J’ai manifesté ma totale désapprobation, qui est toujours aussi vivace, sur la nécessité de clore les inscriptions avant la rentrée. Que vaut un choix effectué sur papier ? C’est une aberration à l’université. Les dictats administratifs nuisent à l’intérêt général.

 

Michel Imberty décryptait, avec beaucoup d’intelligence et de savoir, un morceau de musique célèbre. Il régnait dans son cours une atmosphère plutôt sympathique, elle était encore plus détendue chez Roubertoux, spécialiste du génome. Lui nous tutoyait. Des blagues tordantes circulaient entre ses trois fidèles auditeurs. D’entrée de jeu, Roubertoux annonça qu’il délaisserait les travaux sur l’hérédité menés par Zazzo auprès des jumeaux monozygotes et hétérozygotes[2], car il s’agissait pour lui et pour les américains de poétique gémellaire. Roubertoux était déjà un chercheur reconnu et rapportait des travaux scientifiques très pointus. Il se posait la question de savoir s’il existait des gènes responsables de nos comportements[3], alors même que Zazzo déclarait dans ses cours : « Aucune conduite psychologique n’est héréditaire ».

Bien que sérieux et agréables, ces deux cours me plurent sans m’enchanter.

 

Les zazzoïstes étaient deux : Zazzo et la responsable du mémoire de maîtrise, spécialiste de la sociabilité chez l’enfant. Ce fut une véritable corvée d’aller écouter se succéder les exposés des étudiants pendant trois heures d’affilée chez cette dame. Elle écoutait l’intervenant attentivement jusqu’au dernier quart d’heure. A cet instant précis, elle extirpait de son sac son poudrier, se mirait, se coiffait, se bâtonnait les lèvres de rouge avant de les presser l’une sur l’autre. Ennui et charlatanisme sont les mots qui résument ces rencontres hebdomadaires.

 

En septembre, avant de rencontrer Zazzo, je dus appeler ‘la dame mémoire’ qui me déclara : « Vous avez un bon coup de plume, mais vous vous êtes complètement gourée. Vous avez pris le problème à l’envers. Il faut tout refaire». J’acceptai son jugement comme une petite corvée à accomplir et remis mon texte dans le sens demandé.

 

Revenons à plus sérieux, Zazzo consacrait son séminaire à la théorie de l’attachement de Bowlby. Il réunissait une dizaine d’étudiants dans une vilaine salle de Nanterre. Nous étions mal installés, deux ou trois garçons intervenaient beaucoup. L’atmosphère manquait de simplicité. Ce manque n’était pas le fait de Zazzo, mais celui des étudiants qui avaient une fâcheuse tendance à se penser comme l’élite de demain. En outre, il me sembla assez vite qu’en cherchant un chemin original entre Freud et Piaget, Zazzo perdrait son aura.

A la décharge de Z…, il me semble que, sauf enseignant hors norme, il est difficile de fasciner pendant trois années consécutives. Bien des étudiants ont dû faire ce même constat.

 

Le très subtil Zazzo délaissait les deux théories révolutionnaires de la psychologie, l’une relative à la genèse de l’affectivité, l’autre à celle de l’intelligence, pour choisir une théorie moins puissante, celle de l’attachement de John Bowlby [4]. Mais, il était en avance sur l’audience que Bowlby allait obtenir à partir des années 2000.

Bowlby (1907-1990), psychiatre et psychanalyste londonien, conçut une nouvelle conception des origines de l’affectivité à la rencontre de l’organique et du social. Le bébé a un besoin inné de contact somatique et psychique avec sa mère ou son substitut. Besoin vital qui a une fonction protectrice et qui se met en place, si et seulement si l’entourage du bébé y participe. Zazzo fasciné, semble-t-il, par les prolongements que cette théorie pouvait donner à l’œuvre de Wallon et par sa capacité à contrer quelques unes des quasi-certitudes de la psychanalyse, organisa en 1974 un colloque épistolaire entre des psychologues, des psychanalystes et des éthologues[5] sur le processus et le comportement d’attachement. Il rapportait, dans son séminaire, les éléments de ce colloque dès qu’ils lui parvenaient.

 

Malgré mon désamour naissant, je garde un bon souvenir de l’oral de maîtrise qui eut lieu en septembre 1972, premier tête-à-tête avec celui sans lequel je n’aurais jamais fait de psychologie de l’enfant.

Un peu tendue avant l’entretien, je suis entrée dans le café « Aux Feuillantines », situé juste en face du 41 rue Gay-Lussac. Engagés dans une bataille de baby-foot, deux anciens camarades de licence s’arrêtèrent aussitôt pour me mette bien à l’aise : « Ecoute Annie, s’il ne te met pas au moins quatorze le vieux Zazzo, dis-lui que, Nous, on va lui casser la gueule. Et je t’assure qu’on est plus forts que ce pauvre minus habens ! »

Bien réconfortée par cette solide menace, j’allai attendre mon tour, assise sur une chaise très dure dans un couloir très sombre du quatrième étage de l’I.N.E.T.O.P. Une étudiante était convoquée avant moi – c’était, paraît-il, la chouchoute de René ! – J’attendis un certain temps. L’étudiante finit par sortir sans me voir.

« A vous Annie », me dit sérieusement Zazzo. Le coude sur la table, le menton négligemment posé sur la main allongée, il écouta, rêveur, puis ressuscita lors de mon ultime question : « Monsieur Zazzo, puis-je vous soumettre un sujet de thèse ? J’aimerais savoir quand et comment la conscience d’un enfant se dédouble. Par exemple, quand et comment il s’arrête de lire ou cesse n’importe quelle autre activité pour être « l’autre et lui  en même temps », pour se réfléchir et se dire : « je pense ce que je suis en train de dire ou de faire ».

 

Cette question du dédoublement de la conscience qui se prend elle-même comme objet avait été approchée sinon véritablement traitée depuis 1970 par un psychologue américain John Flavel[6]., spécialiste de la métacognition définie comme toute connaissance ou activité cognitive qui se régule ou se prend elle-même comme objet.

Avec "mes" premiers étudiants (1989-1991), j’ai essayé de reprendre comme objet de recherche « le quand et le comment du dédoublement de la conscience », mais nous n’avons pu trouver une traduction empirique satisfaisante de cette connaissance. Ce ne fut pas faute de nombreux dessins et suggestions pertinents proposés par ceux que ce thème de recherche attirait vraiment. Mais l’incapacité de satisfaire l’exigence expérimentale l’emporta sur l’intérêt suscité par la question posée.

 

Par la suite, j’ai proposé aux étudiants de travailler sur la théorie de l’esprit, sous- classe de la métacognition, qui a pour objet de savoir quand et comment l’enfant devient psychologue, quand et comment il attribue des intentions, des croyances, des pensées à lui- même et aux autres.

Deux des paradigmes, consistants en ce cas, utilisés dans ce type de recherche sont ceux des fausses croyances et de la distinction apparence/réalité. Pour les fausses croyances, on montre à un enfant de 5 ans une boîte de biscuits et on lui demande ce qu’il pense y trouver. Il répond : « Des biscuits ». Puis il regarde dans la boîte et constate qu’elle contient des crayons. L’expérimentateur demande alors à l’enfant : « Que va penser une autre enfant du contenu de la boîte s’il n’a pas regardé à l’intérieur ? » L’enfant de 5 ans répond : « Des biscuits ! » tandis que celui de 3 ans répond fermement : « Des crayons ! », et affirme que lui aussi pensait dès le début que c’était des crayons ! Il en va de même pour la distinction entre apparence et réalité : contrairement à l’enfant de 3 ans, l’enfant de 5 ans comprend qu’une éponge, qui ressemble à une pierre, est en réalité une éponge.

C’est donc à partir de 5 ans, semble-t-il, que l’enfant peut concevoir que les apparences peuvent le tromper et tromper l’autre.(d’après Flavell J. (2000)[7].

Pour une information plus complète sur ce type de recherches, le lecteur se reportera, même si elle date un peu, à la synthèse effectuée par Melot et Nadel (1999)[8].

 

Tout à fait intéressé par la question du dédoublement de la conscience, le spécialiste du double de soi, Zazzo, me conseilla de lire Wallon. Il ne fit aucune référence à Flavell et m’indiqua la date de son premier séminaire de thèse. Je le quittai rassurée. Je ne savais pas ma note, mais j’allai aussitôt faire part de ma relative satisfaction à mes téméraires gardes du corps. En poussant la porte des « Feuillantines », j’entonnai un « hello les copains » qui fit sursauter le seul quidam présent, le barman désoeuvré, à cette heure de l’après-midi. Sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, je crois avoir pastiché un poème de Victor Hugo[9] :

 

Mes deux copains et moi, nous étions étudiants,

Le vieux Zazzo disait : « Travaillez, il est temps»

Mais, ils jouaient au foot et se fichaient de lui

Et de moi. …..

 

Je revis Zazzo deux mois plus tard. Il me convoqua dans une petite salle de Nanterre pour me demander si cela m’intéresserait d’encadrer les travaux dirigés de première année de DEUG. Il n’avait pas l’air enchanté. Il m’expliqua qu’un intervenant leur avait fait défaut au dernier moment et qu’il leur fallait d’urgence le remplacer. Son équipe et lui avaient pensé à moi. Très surprise et contente de ce mode de recrutement, j’acceptai en le remerciant.

Je ne savais pas que je venais de prendre une charge de travail qui allait s’avérer bien trop lourde pour moi.

 

Fin de la troisième partie.

A.C.B.

 

Notes et références

 

(1) Suppression qui fut votée en 2006-2007 dans le département des sciences de l’éducation de Paris 5.

(2) Zazzo, R. (1960) Jumeaux, le couple et la personne. Paris : P.U.F. (2 tomes).

(3) Roubertoux, R. (2004) Existe-t- il un gène du comportement ? Paris : O. Jacob.

(4) Bowlby, J. (2002) Attachement et perte, Paris : P.U.F.

(5) Anzieu, D. (Zazzo, R.) (1974). « L’attachement », colloque. Présentation René Zazzo. Paris : Delachaux-Niestlé. Didier Anzieu, Bowlby, Chauvin, Lebovici, Spitz, Wildocher, etc.

(6) Flavell, J. (1979) Metacognition cognitive monitoring: a new area of cognitive developmental inquiry, american psychologist, 34, pp. 906-911.

(7) Flavell, J. (2000) “Development of children’s knowledge about the mental world”, International Journal of Behavioral Development, 24, pp. 15-23.

(8) Melot, A-M. Nadel, J. (1999) « Comment l’esprit vient aux enfants », Enfance, 3 pp. 205-214.

(9) Hugo, V. (1855) Aux Feuillantines, Les contemplations, Oeuvres poétiques. Paris : Gallimard.



 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les années Z… 1971-72 : Bowlby, métacognition, etc. (troisième partie)



20/04/2013
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